26/05/2010

Le Grand-Rabbin Alexandre Safran et la Shoah

La Shoah, un temps au delà du temps

Film d’Ariel Messas -

Le Grand Rabbin Alexandre Safran (1909 - 2006) a été nommé Grand Rabbin de Roumanie en 1939, pour une communauté juive de 800 000 âmes. En décembre 2005, il accorde un long entretien pour témoigner des événements qui ont conduit à l’extermination d’une grande partie de cette communauté, mais aussi qui ont permis le sauvetage d’autres juifs. Il évoque notamment ses relations avec des autorités chrétiennes durant cette période noire. Il délivre en fin de discours une réflexion juive sur la Shoah.


 

 

Le Grand-Rabbin Dr Alexandre Safran, zlb, a été et restera une grande figure du Judaïsme. Il a eu et a encore un énorme rayonnement intellectuel et reste très aimé par ses coreligionnaires juifs de Genève. C'est devant un auditoire très nombreux qu'a été présenté le mardi 25 mai 2010 un film réalisé par Ariel Messas, film réalisé quelques mois avant le décès du Grand-Rabbin en été 2006. Le Grand-Rabbin Dr Alexandre Safran y parle du temps de la Shoah en Roumanie et de la façon dont il a pu sauver les Juifs de Roumanie. Le professeur Avinoam Safran prit la parole ainsi qu' Ariel Messas qui s'était déplacé de Paris pour l'occasion. D'autres orateurs s'exprimèrent également, Messieurs les Grands-Rabbins Itzhak Dayan et Marc-Raphaël Guedj, le président de la CIG Ron Aufseeser ainsi que Mr David Gaon.  Cette soirée se déroula à la Synagogue sépharade de Malagnou (Genève). Les participants repartirent très émus.

M.Spierer

 

Ci-dessous je reproduis un article consacré au film et paru dans le journal Maayan:

 

Le grand rabbin

Alexandre Safran et la Shoah

Note de film par Diane Cohen

 

 

Alexandre Safran  (1910 - 2006)

Le film dont il sera question ici est en réalité un entretien.

En novembre 2005, sur l'initiative du Consistoire,

le jeune rabbin Ariel Messas rencontre

l'ancien grand rabbin de Genève,

Alexandre Safran, alors âgé de 95 ans.

Le témoignage de celui qui fut grand

rabbin de Roumanie de 1940 - 1947

est filmé afin d'être diffusé lors d'un

séminaire de formation sur l'enseignement

de la Shoah destiné au corps rabbinique1.

Mais ce n'est pas de cette initiative ni du

film proprement dit que j'aimerais parler.

Sur ce dernier il y aurait des choses

à redire (notamment la musique trop

insistante, qui donne à ce récit d'une

terrible réalité un air de Liste de Schindler), mais c'est

finalement secondaire. Ce qui reste gravé dans l'esprit,

c'est l'éblouissante force du protagoniste, la luminosité

de son regard et cette douleur à fleur de peau. Bien

plus qu'une note de film, ces quelques lignes se veulent

un hommage.

Alexandre Safran est nommé grand rabbin de

Roumanie en 1940, à l'âge de 29 ans. Pendant les cinq

ans q pt"> ui vont suivre, il va faire preuve d'un courage et

d'une force hors du commun, et sera un des principaux

acteurs dans le sauvetage de près de 400.000

juifs de Roumanie. Dans un pays qui n'a pas attendu

l'occupation nazie pour mettre en place des lois antijuives,

l'exploit est miraculeux.

Comment a-t-il fait ? Il le dira lui-même : « C'était

de la azout d'kedoucha ( ) » - cette

´houtzpa qui est du côté de la kedoucha. Le terme

semble approprié. En effet, tout au long de la guerre et

de l'occupation allemande, le jeune rabbin ne recule

devant rien, bravant tous les dangers pour sauver sa

communauté. Dès les premières mesures anti-juives, il

se bat. Lorsque la police roumaine arrête les chefs spirituels

juifs pour les déporter, Safran réussit miraculeusement

à convaincre le chef de police de les libérer

tous. Pour plaider la cause de son peuple, il se rend

jusque dans la gueule même du loup : chez le dictateur

fasciste Antonescu et son ministre de l'intérieur,

tous les deux connus pour leur brutalité. Et quand les

déportations commencent, Safran remue ciel et terre

pour les faire arrêter. Réalisant que sa voix seule ne suffit

pas, il va voir tous les chefs spirituels de la Roumanie

d'alors : Le Métropolitain Tit Simedrea ;

l'archevêque de Bukarest, Cizar ; le

Patriarche Nicodem ; le Métropolitain

Balan - tous, sans exception, des antisémites

invétérés.

Et l'inimaginable se produit. Le « miracle

», comme dit Safran. Non seulement on

le reçoit, mais on l'écoute, et des leaders

religieux connus pour leur haine des juifs

agissent pour les sauver - parce que le

jeune rabbin le leur a demandé. Ainsi

Balan, « שונא ישראל soné Israël »,

comme le souligne Safran, obtiendra

d'Antonescu l'annulation de la déportation

des plus de 100.000 juifs de Transylvanie, alors

que les trains pour Auschwitz étaient déjà prêts.

Bien sûr, il y a eu les amis des juifs aussi : la Reine

Elena, et Monseigneur Cassulo, le nonce à Bukarest.

Mais le véritable miracle - et sans doute le facteur

déterminant - était l'aide des ennemis. Comment

Safran, alors un jeune homme d'à peine 30 ans, a-t-il

réussi à ébranler ces sonei Israel ? « Ce que j'ai dit, je ne

sais pas...ce que j'ai dit, je ne sais pas », balbutie-t-il. Et

peut-être n'était-ce en vérité pas tant ce qu'il a dit qui

a fait fléchir ces êtres humains.

Face au regard lumineux et si digne de ce vieux rabbin,

on ne peut en effet s'empêcher de penser à l'éthique

du visage d'Emmanuel Lévinas : « La relation du visage

est d'emblée éthique. Le visage est ce qu'on ne peut

tuer, ou du moins ce dont le sens consiste à dire : Tu

ne tueras point.2 » Le visage expressif de Safran apparaît

comme l'incarnation même de ce commandement.

Balan, Nicodem, Tit Simedrea et les autres ont-ils

entendu, à travers toutes leurs haines et leurs préjugés,

ce que Lévinas appelle « la première parole du visage »

? Ce qui est certain, c'est que ce que Safran leur

demandait était en dehors du rationalisable et peutêtre

même de l'articulable. Pourquoi on ne tue pas

des êtres innocents, cela ne s'explique pas. En derniè-

re instance, ce n’est pas la ratio (raison) qui interdit le

meurtre (bien au contraire, hélas : « Le philosophe

mitré [de Sade] qui justifie le meurtre doit avoir recours

à moins de sophismes que Maïmonide ou Saint

Thomas qui le condamnent »3 ), mais autre chose. Pour

Lévinas, cette autre chose, fondement même de l’éthique,

est tout entièrement contenue dans le visage –

le visage d’autrui, qui nous oblige et commande notre

responsabilité. Et ce sera précisément à cette dernière

que Safran, tombant à genoux devant le patriarche

Nicodem, fera appel:

« Vous êtes un patriarche, un homme de Dieu ! Ne

pensez-vous pas que vou s serez un jour convoqué

devant le Juge suprême et que vous devrez répondre

de ce que vous laissez commettre ici, en Roumanie,

sous vos yeux, vos yeux d’homme d’Eglise ? »4

Nous l’avons vu : face au succès inattendu de ses

efforts, Safran parle de « miracle ». Mais il parle aussi

d’azout d’kedoucha. Et peut-être que la clé se trouve

précisément à la croisée de ces deux termes. A la vue

du concours de circonstances et de personnes qui ont

rendu possible le sauvetage de dizaines, voire de centaines

de milliers de juifs roumains, on a envie de parler

d’un miracle. Mais le miracle n’aurait pas eu lieu

sans le courage, sans la ‘houtzpa d’Alexandre Safran –

dont il dira lui-même qu’elle était d’kedoucha, du côté

de la sainteté. Pour que le miracle se produise, pour

que la kedoucha apparaisse, il a fallu cette ‘houtzpa

humaine. 

Pourquoi la Torah a-t-elle été donnée à Israël ? Parce

qu’ils sont effrontés (mipnei she-hen azin)

Talmud Bavli, Beytsa 25B

Sur ce que le Consistoire était venu chercher auprès

d’Alexandre Safran, c’est-à-dire son enseignement sur

la Shoah, le grand rabbin dira très peu – et par là

même, beaucoup. Après avoir affirmé que les seuls qui

auraient le droit d’en parler sont ceux qui ne sont pas

revenus, il ajoute : « La raison se trouve dans une

déchéance abyssale. Ne reste donc que le secret, qui

est le yessod hayessodot, le fondement des fondements,

de ce que nous appelons notre vie même. » Il

parle de « terrible secret » : Be-geder sod nora. Voilà

une capitulation qui n’en est pas une. Se refusant à alléger

l’écrasant poids de responsabilité qui pèse sur les

êtres humains par une quelconque théodicée de la

Shoah, Alexandre Safran rappelle que la mémoire est

aussi un éternel questionnement, une interpellation

permanente, et qu’aucune tentative d’explication ne

pourra jamais rien enlever à l’irréductible scandale de

ce que l’humain a fait à l’humain.

1 Le résultat de cet entretien ayant largement dépassé les

attentes initiales, le film a depuis été diffusé à un plus large

public et devra prochainement sortir en DVD.

2 Emmanuel Lévinas, Ethique et Infini, p.81

3 Theodor W. Adorno, Dialectique de la Raison, p.136

4 Alexandre Safran, Un tison arraché aux flammes, p. 87

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Dr. Alexandre Safran, a été notre Grand Rabbin depuis ma naissance. Le revoir durant cette projection ma énormément émue et me redonne un éclairage sur mes questionnements.
Un grand merci à tous.
Chantal Rubinstein

Écrit par : RUBINSTEIN CHANTAL | 26/05/2010

Les commentaires sont fermés.