16/09/2011

Iphone quand tu nous tiens...

Qui n'a pas encore de téléphone portable? De Natel comme on dit à Genève. Quelques irréductibles résistent encore et toujours à la tentation d'un acheter un parce qu'en fait... Cela ne les tente pas du tout. Leur nombre s'amenuise car l'un après l'autre ils finissent par craquer sous la pression sociale qui exige d'être joignable à toute heure. Surtout il faut répondre le plus vite possible. Chaque utilisateur a sa marque de téléphone préférée et essaie de convaincre ses amis qu'il ou elle a fait le meilleur choix: son téléphone est le plus performant du marché.

Après avoir été une inconditionnelle de la marque Nokia, j'ai fini par changer en septembre 2010, conseillée par mon fils cadet très éclairé en matière d'informatique et gadgets en tous genres.

J'ai alors acheté un Iphone. Mon premier Iphone... Car en 1 année j'en ai usé cinq!

Le premier a été changé le lendemain de l'achat: le bouton central de commande restait bloqué et il fallait éteindre le téléphone chaque fois qu'on voulait changer d'application.  Les Iphones, comme les autres smartphones, sont bourrés d'applications plus ou moins utiles et plus ou moins payantes... C'est très facile de devenir addict...

Apple Store a montré son efficacité en changeant sans problème ce premier téléphone contre un autre, puis deux semaines plus tard contre un troisième, une autre panne ayant fait son apparition. Quelques mois plus tard le troisième Iphone était changé par le quatrième (plus personne ne m'entendait, ce qui est quand même embêtant lorsqu'on téléphone...

Le quatrième m'a été volé à l'aéroport en juillet 2011 et le cinquième (racheté en toute urgence grâce à une prolongation d'abonnement) vient de m'être volé il y a quelques jours.

Et voici que l'immoralité fait son apparition. En effet j'ai découvert qu'un voleur de Iphone peut impunément aller au service technique d'Apple Store et se faire changer le téléphone volé par un autre Iphone tout neuf!!!

Les employés d'Apple, bien que prévenus du vol du téléphone et en présence du rapport de plainte effectué auprès de la police, ne peuvent pas intervenir et n'ont pas le droit de prévenir la police, même à la demande de la personne lésée.

Cette situation n'est pas pour faire décroître le vol des Iphones... Marché fort juteux.

Et la question reste: dois-je m'acheter encore un Iphone?

Depuis que je ne l'ai plus, j'ai redécouvert le plaisir de la balade du chien en compagnie d'un bon livre... et l'impression de ne plus être en attente de la sonnerie du téléphone...  Ne reste plus qu'à prévenir tous les amis qu'on redevient un sauvage inadapté du monde moderne. Avec quel plaisir!

Commentaires

Question intéressante que celle-ci:"dois-je m'acheter encore un Iphone?". Mais est-ce la bonne question? Pour y répondre faisons une petite promenade dans les méandres d'une sociologie à deux balles du consommateur et de l'utilisateur de portable.

Ludwig Von Mises racontait dans un de ses livres que les industriels et autres fournisseurs de biens et services n'ont aucun pouvoir dans une économie de marché. Le vrai roi serait le consommateur qui par ses choix peut faire la fortune des uns et précipiter la misère des autres.

Les fournisseurs qui prospèrent ne sont pas ceux qui donnent les meilleurs produits ou les plus utiles objectivement, tant est qu'on puisse mesurer une utilité objective, mais ceux qui savent anticiper ce que le consommateur pourra vouloir demain.

Soit le consommateur est le roi. Mais quel roi. Il magnifie l'absurde et la mesquinerie au point de propulser le roi Ubu au rang d'un dandy rafiné et intelligent. C'est que le consommateur est un animal social très stupide, puéril, jaloux, volatile, méchant et influençable. Il ne veut pas l'objet qui lui apporterait le plus d'utilité dans sa consommation même. L'utilité ne réside pas là pour le consommateur. Il veut le bien qui dans le regard des autres le valorise, en l'occurence le rend supérieur ou lui évite d'apparaître inférieur. Là est l'utilité. Mais supérieur ou inférieur sur quoi? Peu importe, en la matière pas d'objectivité, ce doit être supérieur ou inférieur sur ce que la majorité du moment pense être le critère tout absurde qu'il puisse être. C'est supérieur ou inférieur sur ce que la mode ou tout autre autorité fantasque reconnue par la majorité décidera.

Comparaison sociale quand tu nous tiens dirait Festinger. Peu importe le bien, le consommateur le voit dans les mains de son voisin et aussitôt il le veut aussi pour lui, parce que sinon son voisin apparaît comme supérieur et ça c'est identitairement menaçant. Posséder certes, mais si possible avec plus de connotations positives associées que le voisin, c'est-à-dire en plus grande quantité, plus cher car de marque jugée plus attractive, ou plus à la mode que le voisin. Eviter la supériorité de l'autre c'est bien, être soi-même supérieur c'est mieux. C'est là qu'est l'utilité pour l'imbécile, pas dans la consommation du bien, mais dans sa consommation relativement aux autres qui ne le consomment pas.

Le téléphone portable est devenu un bien de consommation couru parce qu'initialement hors de prix seuls les gens avec certains moyens, donc supposés de statut supérieur pouvaient se l'offrir. On a même vu fleurir des faux téléphone portables à des prix très accesssibles, signe du fait que le regard de l'autre et la valorisation associée importait plus que l'utilisation de l'objet en tant que tel.

Une fois les prix baissés en raison de la production de masse et les économies d'échelles avoir un portable ne suffisait plus pour gagner la valorisation, tout le monde en avait un.

A ce stade, un nouveau processus social typique de la plèbe se met en place: le consommateur en plus d'être un animal qui se compare est un conformiste imbécile. Celui qui innove socialement est un déviant, un exentrique. Une fois le comportement adopté par plusieurs, la peur d'être soit même déviant prend à la gorge et tous reproduisent le comportement quel qu'il soit. Etre déviant est en effet connoté négativement. Mais, subtilité du processus de changement normatif qui est en marche, contrairement au départ, c'est celui qui n'adopte pas le comportement qui est dès lors devenu le déviant. Vous le dites si bien par la formule: "ne reste plus qu'à prévenir tous les amis qu'on redevient un sauvage inadapté du monde moderne". La déviance a ceci de particulier qu'elle ne se définit que par rapport à la norme qui elle même est chanerante.Avoir un portable était signe de différence au début et comme le déviant doit toujours se justifier c'est à ceux qui avaient des téléphones portables d'expliquer pourquoi ils en avaient le besoin. Avec le temps, le conformisme faisant chemin, c'est maintenant à celui qui n'en a pas de se justifier.

Et ensuite? Lorsque tout le monde est au même niveau parce que tout le monde possède le bien, la valorisation par la comparaison relative devient différente, plus subtile. Comme un fleuve que l'on détourne de son lit, celle-ci continue de couler, elle emprunte simplement un autre chemin. Ce qui permet de se rendre supérieur devient la différenciation. C'est Gérard Lemaine qui va être content.

Il fallait dès lors avoir le dernier portable, le plus petit, celui qui s'ouvre en deux, qui prend des photos, qui envoie des textos, qui vous donne le pouls ou vous fait le café, ce au gré des "progrès". Toujours un temps d'avance sur les autres, il fallait avoir celui que les autres n'ont pas encore pour être valorisé. Le consommateur très écologiste dans ses idées produit un comportement à mille lieux de son attitude et comme il est imbécile il ne perçoit pas la contradiction: il veut qu'on protège la planète et économise ses ressources mais dans sa frénésie de consommation il change de téléphone portable tous les deux ans, quand ce n'est pas tous les ans, summum du gaspillage et de la pollution.

Et ensuite? Comme les fabricants se copient vite et bien, la différence entre les produits se rétrécie et il faut maintenant chercher ailleurs la différenciation. Mais où ? Lorsque le portable X vous torche le cul, très vite le portable Y vous rince le séant. Rien ne change sur le fond le portable reste un portable, mais le second a un côté plus class qui fait toute la différence. Comment produire ce petit plus dans l'image alors que le produit n'est pas fondamentalement différent pour son usage initial, téléphoner? Dernier stade de la bêtise du consommateur Ubu, il reste la dimension de marque. Et quoi de mieux en la matière que la marque à la petite pomme? Elle a su introduire dans la représentation collective un élément qui donne à ses produits un petit je ne sais quoi qui les rend plus "in" ou "smart". Ne sont-ce pas chez Apple des as du qui maîtrisent les règles élémentaires de la psychologie et du marketing? "Be different" en langage smart se dit "Think different", parce que l'activité mentale associée à la question est le lieu où les connotations feront la plus grande différence: l'intellectuel est toujours très valorisé dans le monde occidental.

Peu importe que le produit entre vos mains ne fonctionne pas et qu'il faille le changer à maintes reprises. Ce qui compte c'est ce petit plus qu'il donne là où il est devenu difficile voire impossible de se différencier autrement. Les voleurs ne s'y trompent pas, c'est le seul qui va se vendre sur le marché de la "cave à Momo" précisément pour cette raison.

La folie comparative des imbéciles et leur besoin obsessionel de la supériorité et de la différence s'est jetée sur un objet particulier depuis 15 ans. Pourquoi celui-ci et pas un autre. Question de hasard probablement. La technologie sous-jacente aurait pu nous amener tant de miracles et de bienfaits avec d'autres produits. Que de biens différents et utiles nous aurions pu faire avec. Mais non, le consommateur est un animal social stupide qui en ayant vu son voisin s'intéresser à cet objet s'y est intéressé également sans se demander quelle était sa réelle utilité. Le consommateur étant roi, le succès des producteurs étant là, nous voilà avec des portables qui font tout et n'importe quoi avec une marque qui a su jouer sur le processus psychologique sous-jacent, la comparaison et la différenciation.

Dès lors, la question existentielle devient tout naturellement: "dois-je m'acheter encore un Iphone?". Aujourd'hui, nous avons un consommateur (une consommatrice?), qui récupère un petit bout de sa liberté de penser en se posant cette question. Mauvaise question. Allez jusqu'au bout de l'affranchissement, en posant la question qui renvoie à l'origine du processus: "dois-je m'acheter encore un portable?".

Sans aucune prétention, je vais vous aider à rejoindre un peu plus la lumière avec la même question posée dans la perspective de l'économiste/psychologue que je suis: "Si je mets de côté le bénéficie social illusoire que je retire de la comparaison et de la différenciation, si je me fiche des connotations associés à la déviance, est-ce que le coût monétaire que je paye pour ce bien en vaut l'utilité que je retire de son utilisation en comparaison à d'autres biens que je peux me procurer pour le même montant?".

Pour ma part il y a longtemps que la réponse est non. J'ai toujours pensé, amusé, que la différence entre un portable et un tampax, résidait dans le fait que le portable convenait aux trous du cul.

Pour ma part, je n'ai pas de portable et suis donc probablement en passe de devenir le dernier des mohicans, si ce n'est déjà le cas.

En vous souhaitant la bienvenue dans ma tribu s'il s'avérait que vous fassiez le même choix,

Signé: je dénonce.

Écrit par : Je dénonce | 16/09/2011

Merci pour votre commentaire.
A la question "dois-je m'acheter encore un Iphone?" il fallait évidemment comprendre "dois-je encore m'acheter un téléphone portable?"
Pour l'instant je résiste...

Écrit par : Muriel Spierer | 16/09/2011

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