11/10/2009

Mme Blanche Rorato honorée comme Juste parmi les Nations

Mme Blanche Rorato a été honorée mercredi 7 octobre 2009, à titre  posthume. de la Médaille des Justes parmi les Nations à Saint-Laurent-du-Pont, Isère, France.

C'est son fils Gérard Rorato qui a reçu pour sa mère la médaille des Justes, ainsi que le certificat qui l'accompagne, des mains de Herbert Herz, délégué de Yad Vashem pour cette région.

C'est à l'initiative de Mr. Henri Grajzgrund, sauvé ainsi que sa famille par Mme Blanche Rorato pendant la seconde guerre mondiale, que la mémoire de Mme Blanche Rorato a pu être honorée.

C'est en présence d'une assistance émue que cette cérémonie a eu lieu. Ci-dessous sont reproduits les discours de Messieurs Henri Grajsgrund, Herbert Herz et Gérard Rorato.

 

Discours de Mr Henri Grajsgrund:

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Monsieur le délégué du Comité français pour Yad Vashem

Messieurs les représentants des Associations

Monsieur le Maire de Saint Laurent du Pont

Messieurs les élus,

Mesdames, Messieurs,

Aujourd'hui, je suis de retour parmi vous à Saint Laurent du Pont pour la remise de la médaille des Justes des Nations par M. le Délégué du Comité Français pour Yad Vashem aux ayants droits de Mme Blanche Rorato, honorée à titre posthume.

J'avais dix ans, lorsque des événements que je ne pouvais comprendre ont totalement bouleversé la vie de mes parents et la mienne de jeune garçon.

J'ai relu récemment l'ouvrage "les sentiers de la liberté Dauphine 1939-1945" pour essayer de comprendre l'atmosphère de cette époque-

On était au cours de l'automne 1943 - et l'armée d'occupation italienne vaincue se retirait du Dauphiné et était remplacée par l'armée allemande.

C'était la fin de "l'occupation modérément opprimante" - comme indiqué dans les ouvrages relatifs à cette époque -

Ma famille d'origine juive polonaise était installée à Grenoble depuis plus de dix ans - et mes parents étaient très inquiets:

- de ce changement de situation,

- de la tension qui montait à Grenoble

- suite à l'assassinat de Monsieur André Abry en octobre 1943, et de la rafle du 11 novembre 1943

- du fait du regroupement des réfractaires du STO dans le maquis du Vercors- les Allemands renforçant leur garnison en prévision d'attaques du maquis.

Grâce à des relations amies sur Grenoble, mes parents ont pu entrer en contact avec Mme Blanche Rorato - habitant la Commune de Saint Laurent Du Pont au lieudit "Buisson rond" - où elle exploitait une ferme avec son mari- elle avait un fils, Gérard, qui avait 2 ans à l'époque -

C'était la campagne- on devait pouvoir y vivre sans se faire remarquer -

Ces personnes nous ont accueillis immédiatement- je pense en Octobre ou Novembre 1943- avec une très grande générosité, mettant à notre disposition un petit logement intégré dans cette ferme.

A cette époque, je n'avais aucune conscience de ce qui se tramait autour de nous, mes parents ne parlant jamais des événements devant moi.

De façon à ne pas attirer l'attention, j'avais été inscrit à l'école de Saint Laurent Du Pont- en tant que réfugié de la ville de Grenoble et habitant chez Mme Blanche Rorato- qui m'hébergeait.

Mes parents vaquaient aux occupations de la ferme, sans trop se faire voir de l'extérieur.

De cette période je n'ai que quelques souvenirs - me rapppelant que j'avais des vêtements chauds pour supporter l'hiver et qu'en fait je n'avais pas trop souffert de la faim - Mme Blanche Rorato veillant sur nous avec beaucoup de condescendance comme si nous étions de sa proche famille.

A l'école, je me souviens que j'étais dans la classe préparatoire au certificat d'études - ce qui représentait un premier diplôme d'importance pour mes parents - étant donné qu'ils étaient d'origine étrangère.

Pendant ce temps-là eurent lieu à Grenoble des rafles des Juifs par l'armée allemande, et notamment Place Vaucanson, la veille de Noël 1943, puis dans les mois qui suivirent.

Les nouvelles circulaient, mais Mme Blanche Rorato n'en a jamais fait  état à mes parents - d'après ce qui m'a été rapporté-

Un jour de printemps 1944, compte tenu de l'occupation du Massif du Vercors par les FFI, il y a eu une irruption de l'armée allemande à Saint Laurent du Pont - et ce jusqu'au hameau de "Buisson rond" à la ferme de Blanche Rorato - les hommes présents dans la ferme ont eu juste le temps de rejoindre les bois situés à proximité pour ne pas tomber entre les mains des Allemands.

Ma mère d'origine juive polonaise, parlait le yiddish allemand - et l'officier allemand a été agréablement surpris d'entendre quelqu'un parler couramment une langue qu'il comprenait, lui si loin de son pays natal.

D'après ce qui m'en a été dit plus tard, ils recherchaient les  hommes pour les arrêter, mais ma mère leur a répondu qu'ils avaient été réquisitionnés de force par le maquis et qu'elles étaient sans nouvelles d'eux.

Les officiers se sont contentés de cette explication et sont partis.

Le seul événement vraiment marquant dont je me souviens de cette époque - c'est le survol de Saint Laurent du Pont par une armada d'avions alliés - plusieurs centaines- au moment du débarquement en juin 1944 - après recherches, je pense qu'il devait s'agir de l'opération Zébra du 25 juin 1944, au cours de laquelle les alliés procédèrent en plein jour à un parachutage massif d'armes sur le Plateau du Vercors et sur d'autres sites dans l'Ain et le Jura -

Puis vinrent les journées de la Libération de Grenoble le 25 août 1944 -

Mes parents furent heureux de pouvoir enfin retrouver leur liberté en retournant à Grenoble et vivre libres.

Cette liberté retrouvée, ils l'ont due au courage et à la générosité de Mme Blanche Rorato qui a pris des risques au péril de sa vie d'héberger une famille juive dans la détresse.

Madame Blanche Rorato en savait les risques, mais comptait certainement sur la Providence pour que l'irréparable ne se produise. Elle a été exaucée, et nous nous en sommes tous sortis vivants, libres, mes parents marqués toujours par ces événements. -

Malheureusement mon père n'en a guère profité.

En effet, s'étant engagé volontairement en 1939 en tant qu'étranger, il était revenu en 1940 - après l'armistice très malade, suite à de nombreux ulcères résultant d'une très mauvaise nourriture -

Il est mort le jour de la Victoire le 8 mai 1945 - ayant eu encore la force et la joie d'entendre le carillon de toutes les cloches de ville en liesse.

L'hommage que vous rendez aujourd'hui à Mme Blanche Rorato est plus que mérité, en lui décernant à titre posthume la Médaille des Justes parmi les Nations - sur laquelle est gravée cette phrase du Talmud " Quiconque sauve une vie, sauve l'univers tout entier".

Je sais que son fils aura à coeur de conserver précieusement cette médaille et de la transmettre de génération en génération, afin que le souvenir de Blanche Rorato ne soit pas effacé des mémoires.

J'associe à cet hommage le souvenir de mes parents qui ont vécu dans cette clandestinité avec la peur au ventre de ce qui pouvait arriver s'ils étaient pris, tant pour leur famille que pour leurs généreux bienfaiteurs.

Je viens de faire cette année le pèlerinage à Auschwitz, afin de me rendre compte de la réalité de la barbarie nazie - personne ne pouvait l'imaginer à l'époque.

J'en frémis encore.

Enfin, je voudrais rendre hommage aux nombreuses familles françaises encore anonymes qui, en Dauphiné, ont accueilli, hébergé des familles juives ou facilité leurs passages vers des lieux plus surs - et pour lesquelles un devoir de mémoire reste à accomplir.

Henri Grajsgrund

 

 

Discours de Monsieur Herbert Herz, délégué de Yad Vashem la Savoie, la Haute-Savoie et le Dauphiné

 

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Monsieur le Maire,

Medames, Messieurs, chers Amis,

Tout d'abord je tiens à remercier M. Louis Monin, le maire de Saint Laurent, et le Conseil Municipal, pour leur engagement et leur accueil chaleureux. Je remercie aussi M. Henry Grajzgrund  pour son témoignage et d'abord d'avoir engagé les démarches auprès du Mémorial Yad Vashem grâce auxquelles nous sommes aujourd'hui ici réunis.

C'est avec plaisir et une certaine émotion que je reviens aujourd'hui dans cette région, le Dauphiné où, réfugié moi-même en 1943 j'ai eu la chance de trouver le chemin de la Résistance. Cette terre hospitalière comme la Savoie voisine où sous l'occupation nazie, comme le dit le chant des Allobroges, "le malheur trouva protection".

Pourquoi, pourrait-on se demander aujourd'hui, pourquoi en ce temps de malheur des êtres humains injustement persécutés, devaient-ils chercher protection? C'est que dès la défaite de juin 1940 le gouvernement réactionnaire de Vichy avait emboîté le pas des occupants nazis dans leur dessein le plus inhumain, en décrétant hors la loi la population juive de ce pays. Ainsi étaient foulées aux pieds les traditions d'hospitalité et de générosité de la France. Dés lors la chasse à l'homme était ouverte, allant jusqu'à l'arrestation d'enfants juifs dans les écoles et les maisons d'enfants, que ce fut par la police de Pétain où par les occupants allemands eux-mêmes, comme non loin d'ici à Voiron au lieu-dit La Martellière en mars 1944. Si les nazis ont pu ainsi se saisir de 18 enfants et adolescents juifs, déportés ensuite sans retour, c'était grâce à une dénonciation. En effet les Allemands offraient une prime à tout dénonciateur de Juif ou de résistant.

Heureusement les Français dans leur très grande majorité ne mangeaient pas de ce pain là. Déjà par un silence complice ils permirent souvent aux familles juives réfugiées dans nos campagnes ou cachées en ville d'échapper au malheur. Cependant une minorité de nos compatriotes s'engagèrent activement dans la protection de nos familles pourchassées, dans le sauvetage de nos enfants, courant eux-mêmes de grands risques, sans rien demander en échange. Ces hommes et ces femmes de grand coeur, ces sauveteurs d'êtres humains menacés par la barbarie nazie, nous les appelons les Justes parmi les Nations.

Ces Justes qui sont "l'honneur et la fierté de la France", comme le Président Chirac s'est exprimé lors d'une cérémonie mémorable au Panthéon, il y a quelques années.

Nous sommes heureux aujourd'hui d'accueillir, parmi les deux mille Justes de France à ce jour déjà nommés, Blanche Rorato, votre Maman Monsieur Rorato, votre maman de mémoire bénie, pour avoir accueilli avec générosité, et ainsi sauvé une famille juive en détresse, la famille Grajzgrund.

L'élévation de personnes non juives au rang de Juste, aujourd'hui surtout à titre posthume, est effectuée sur la foi de témoignages ou de preuves irréfutables par le Mémorial central de la Shoah Yad Vashem à Jérusalem en Israël, que j'ai l'honneur de représenter dans notre région. Ce mémorial a été créé peu après l'édification de l'état d'Israël, pour perpétuer le souvenir des six millions de victimes juives de la Shoah, dont un million cinq cent mille enfants. Afin que nul n'oublie.

Le mot Shoah veut dire catastrophe en hébreu. Le nom de Yad Vashem est tiré de la Bible, du livre d'Isaïe qui nous est commun, à nous, juifs et chrétiens, où il est dit: "je leur ferai un monument – yad, et un nom – va shem, qui ne seront point effacés.

Le peuple juif est celui de la mémoire. Aujourd'hui encore après 65 ans, épris de justice il lui importe d'exprimer sa reconnaissance éternelle à celles et ceux qui l'ont secouru au temps de sa détresse.

Sur la Médaille des Justes au nom de votre maman défunte, cher Monsieur Rorato, sont gravées ces paroles de nos écritures:

"Qui sauve une vie sauve toute l'humanité" ce qui signifie que toute la descendance de la personne sauvée est ainsi préservée.

C'est pour moi un grand honneur et un plaisir de vous remettre, au nom de l'Ambassadeur d'Israël en France, cette marque de la gratitude du peuple juif, la Médaille des Justes et le Certificat d'Honneur qui l'accompagne.

Herbert Herz

 

Discours de Monsieur Gérard Rorato, fils de Mme Blanche Rorato

 

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Monsieur le délégué de Yad Vashem,

Monsieur le Député,

Monsieur le Conseiller Général,

Monsieur le président de la Communauté de Communes,

Monsieur le Maire,

Mesdames et Messieurs les Conseillers Communaux,

Henri,

 

 

Parmi les personnes présentes, bien peu ont vécu l'époque sombre des années 40, où Henri et ses parents ont partagé notre quotidien pendant presque un an. c'était un grand risque pour nous tous, mais cela ne m'atteignait pas. J'étais alors dans mes très jeunes années. Beaucoup plus tard, j'ai appris par mon entourage que les étrangers qui vivaient dans notre maison étaient des gens qui fuyaient l'occupant.

 

Plus de soixante ans après, un certain 1er novembre, Henri, avec beaucoup d'entêtement est parvenu jusqu'à cette maison qui l'avait abrité, aidé d'un seul détail qu'il avait mémorisé: le prénom de ma mère Blanche.

 

Grande émotion de part et d'autre, explications, évocations diverses: l'école de Villette, le bambin qu'il taquinait (c'était moi), la fuite de son père dans le bois du Buisson-Rond le jour où des soldats allemands s'en sont rapprochés... Une grande frayeur, une inquiétude permanente, une surveillance constante.

 

Lors d'une invitation chez Henri, nous avons ensemble consulté quelques photos, ce qui m'a permis de dénouer l'énigme de visages inconnus qui me troublaient sur certains clichés, ceux de nos hôtes cachés.

 

Ni les uns ni les autres ne sont plus de ce monde mais Henri, lui, n'a jamais oublié Blanche. S'il s'est efforcé de la retrouver pour la remercier, il ne peut aujourd'hui le faire.

 

En évoquant ici sa mémoire, il veut rendre hommage à son dévouement, son abnégation, et c'est pour elle qu'il m'a demandé d'être présent, entouré de quelques membres de la famille, des amis qui l'ont connue. C'est aussi un grand honneur qu'il a voulu lui rendre en sollicitant pour elle, en témoignage de sa reconnaissance la Médaille des Justes.

 

Je la reçois ce jour, pour Blanche, avec une très grande émotion. Cette distinction posthume touche toute la famille. Nous pensons à elle, à mon père aussi qui l'a accompagnée dans ses craintes, ses soucis, ses grandes angoisses du moment et dans les mêmes risques.

 

Femme humble, discrète, elle n'aurait jamais pensé, j'en suis certain, être pareillement honorée. Elle n'aurait pu dire qu'un seul mot, deux peut-être? Merci beaucoup... Ces deux mots pour Henri en particulier, pour sa démarche désintéressée mais aussi et très respectueusement pour Mr Herz délégué Savoie-Dauphiné pour Yad Vashem.

 

Quand à moi, je sais gré de leur présence à Mr Jean-Louis Monin, Maire de notre petite ville, qui nous accueille ce matin, de même qu'à ceux de nos élus et présidents des différentes associations qui ont fait le déplacement.

 

Et je termine en disant très simplement à Henri: "Ma maison te reste ouverte"

Merci encore.

 

Gérard Rorato

 

Quelques photos de la cérémonie:

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